Les étapes de création de Serious Games racontées par un ludopédagogue et co-organisateur de Serious Games Jam

Si les Serious Games, ou « Jeux sérieux » sont utilisés depuis une décennie, en particulier dans le cadre des formations, les travaux de recherche scientifique sur la conception, l’évaluation et l’impact pédagogique ne sont menés que depuis peu. La prise de conscience de l’apport des Serious Games dans le cadre de l’apprentissage ou d’autres objectifs (information, cohésion, exercice…) est récente ! Les organisations commencent ainsi logiquement à s’y intéresser.

Corentin Desplanques, Manager de l’Offre Formation de Projexion et ludopédagogue, qui co-organise également la Serious Game Jam des Frappé(e)s du Game à Lille de janvier 2022, nous partage son point de vue de la courbe de diffusion de cette innovation, ainsi que les méthodes pour créer des jeux sérieux performants.

Peux-tu nous faire un état des lieux de l’utilisation des Serious Games en entreprise ?

Pour redonner le contexte, le Serious Game permet d’engager les participants dans une expérience ludique et à travers celle-ci de se former, tester, faire des erreurs… afin d’en tirer durant le debrief des bonnes pratiques et de les confronter. Ils poursuivent tous des objectifs précis et clairement définis : la dimension ludique est un moyen de faciliter leur atteinte. 

Le concept initial est de mettre en place une activité ludique qui va mobiliser les contributeurs et amener différentes utilités : transmettre des informations, collecter de la donnée, travailler la coopération et la cohésion, participer au développement personnel, acquérir des compétences ou s’exercer.

L’utilisation des Serious Games commence à se répandre, et il y a un intérêt croissant qui dépasse les premiers adeptes. C’est lié à la place prise par la pédagogie active, dont fait partie le Serious Game. Les organisations, comme les acteurs de l’éducation, ont compris l’avantage de mobiliser le participant et le rendre acteur de sa montée en compétences et son engagement. 

Si on fait référence à la courbe d’adoption de l’innovation, – car oui, évidemment, le Serious Game est une innovation – nous entrons selon moi dans la majorité précoce. Les early adopters, qui connaissent l’univers du jeu et sont convaincus de l’approche, se sont déjà bien emparés du sujet, et celui-ci s’étend à des entreprises qui perçoivent un vrai retour sur investissement.

Quelles sont les étapes pour créer un Serious Game efficace ?

Commençons par délimiter le sujet. En effet, dans le cadre de la ludopédagogie, le Serious Gaming n’est pas la seule démarche possible, et au sein du Serious Game, il existe différentes catégories : Serious Diverting, Serious Modding… Si on parle méthodologie, concentrons-nous donc sur le Serious Game Design, c’est-à-dire la conception d’un jeu à partir d’une page blanche et qui intègre des objectifs pédagogiques.

Un pré-requis est d’avoir un minimum de culture ludique, et si possible des références de jeux et de Serious Games. La première étape est ainsi de poser un pitch : quelle est la thématique, quels sont les objectifs pédagogiques ? Quel est le public visé ? Quel est le cadre de contraintes : budget, mode de déploiement, durée, présentiel ou distanciel, nombre de joueurs… ?  Quel est l’univers du jeu ? 

Ensuite, on peut entrer dans un détail plus fin. Les contraintes vont fortement influencer la création : ce n’est pas le même effort de conception de créer un jeu à animer soi-même en formation ou de créer un jeu sérieux à destination de la vente que n’importe quel animateur doit pouvoir utiliser en autonomie !

On clarifie ainsi les objectifs sérieux. Parmi les 6 visées utilitaires, quelles sont celles à atteindre ? 

Si l’objectif est, par exemple, d’échafauder, au travers du jeu, une transformation réelle de l’organisation pour guider les réflexions, les interactions entre les parties prenantes, s’exercer… cela implique des mécanismes ludiques spécifiques.

Selon celles sur lesquelles on se positionne, l’équipe peut rédiger les objectifs pédagogiques. Pour cela, la taxonomie de Bloom, qui propose une classification des niveaux d’acquisition des compétences, est intéressante pour donner un cadre des objectifs évaluables parmi différents niveaux hiérarchiques : la connaissance, la compréhension, l’application, l’analyse ou l’évaluation. Car, oui, il faut pouvoir évaluer l’atteinte des résultats ! « Découvrir » ou « connaître » sont par exemple difficiles à évaluer, contrairement à « lister », « reproduire » ou « classifier ».

Cette étape soulève de nombreuses interrogations : suis-je juste sur un jeu de sensibilisation ? Ai-je besoin de créer de bons réflexes ? Entraîner à des savoir-faire, des hard skills, soft skills ? 

Vient alors la création du jeu en tant que tel ! Elle débute par la clarification des intentions en termes d’expérience. Celle-ci va prendre en compte les contraintes posées dans le pitch. On clarifie l’expérience, la narration et on approfondit ce qu’on envisage comme interactions. Le lien entre les interactions et l’univers permet souvent, par exemple, de définir les conditions de victoire et de fin de partie et les représentations possibles dans le jeu. Cela va permettre d’accompagner la création des mécaniques de jeu : on va se poser la question du matériel et de comment les joueurs vont interagir avec les supports et entre eux.

Il faut toujours garder en tête l’alignement ludopédagogique : c’est-à-dire comment l’expérience de jeu que je propose, les mécanismes et les interactions se mettent réellement au service de mes objectifs pédagogiques. Parfois, ce sont des évidences, parfois, il faut réfléchir un peu plus !

Quelles bonnes pratiques de conception de Serious Games sont essentielles selon toi ?

Une bonne pratique est de prototyper très vite pour tester rapidement. Ce sont les phases de tests qui permettent d’évaluer les mécanismes, l’expérience et l’atteinte des objectifs pédagogiques. Les joueurs s’engagent-ils vraiment ? Quels sont les leviers de motivation ? Qu’est-ce qui renforce l’implication : la surprise, le défi, la collection, la collaboration… ? Quelles sont les émotions générées ? Atteint-on les objectifs ? 

En itérant, on peut renforcer telle ou telle partie, restreindre ou faire disparaître tel mécanisme… et il faut savoir se remettre en cause, y compris sur le jeu dans son ensemble et sur les objectifs pédagogiques. Parfois ce sont des combinaisons entre plusieurs tests de jeux différents qui permettent d’arriver au résultat final. Essayer plusieurs chemins est souvent nécessaire.

Quand le concept de jeu est validé, c’est l’ensemble de l’activité qui doit être enrichi et testé : l’introduction pédagogique, l’explication des règles, le lancement de la partie, le rôle du formateur, l’accompagnement des joueurs, le debrief à la fin de l’activité aussi bien que les méthodes d’évaluation de l’atteinte des objectifs pédagogiques. Pour finir, l’équipe de création peut peaufiner en ajoutant les éléments qui vont aider encore plus le joueur à entrer dans la narration et l’univers. Et la fin de la séquence du Serious Game Design, c’est la création du kit complet : chaque élément de jeu, les règles à rédiger et les guides d’animation avec les bonnes pratiques.

Les recherches scientifiques sur la ludopédagogie ont montré que, lors des évaluations à chaud, il y avait peu d’écarts sur l’acquisition des connaissances entre une approche classique et un Serious Game. C’est sur la conservation de la connaissance, et la mise en place de réflexes sur la durée que le Serious Game apporte de vrais bénéfices. C’est un point à savoir lorsqu’on teste l’atteinte des objectifs dans le cycle de conception d’un jeu sérieux.

Avec le développement des jeux sérieux, on voit apparaître de plus en plus de Serious Games Jam. D’ailleurs, Projexion co-organise la 2ème Serious Game Jam des Frappé(e)s du Game à Lille fin janvier 2022. Pourquoi un tel événement ?

Oui, en effet, on co-organise cette Serious Game Jam à Lille !

On s’est justement posé récemment cette question du « pourquoi » avec le collectif organisateur. Personnellement, il y a déjà l’envie de vivre et de faire vivre un chouette évènement de conception de jeux, de créer des liens, de partager des expériences que j’ai vécues en tant que participant et d’échanger sur ces sujets qui me passionnent.

C’est aussi un moyen de faire rayonner Projexion comme acteur de la ludopédagogie. Nous mettons déjà beaucoup en pratique cette innovation pédagogique dans nos formations, et c’est l’occasion de franchir un cap ! C’est également un événement cohérent avec nos valeurs et notre volonté de développer notre carrefour d’apprentissage : les jeux créés sont disponibles en licence Creative Commons et donc accessibles à tous. Pour finir, la thématique porte sur des enjeux sociétaux et c’est un week-end où se retrouveront brainstorming, créativité, échange, temps de partage…

Il y a aussi une vraie notion de pragmatisme : il faut réussir à livrer en un temps réduit un jeu utilisable et qui répond à des objectifs, et sous un cadre de contraintes. Une réalité essentielle de notre vie de consultant !

Peux-tu nous partager ton retour d’expérience sur l’organisation d’une Serious Game Jam ? 

Organiser une Serious Game Jam : c’est en effet une question qui commence à sortir du cadre des early adopters pour gagner certaines entreprises. Au même titre que les hackathons ont d’abord eu lieu dans un cadre privé puis ont été intégrés au sein des entreprises, je suis convaincu que les Serious Games Jam vont suivre le même chemin.

Avant tout, il faut se rappeler une évidence : c’est d’abord un événement avec tout ce que cela implique en termes logistique, événementiel, anticipation, communication… !

Comme pour la conception de jeu, tout part du pitch de l’événement : pourquoi, quoi, avec qui, où ? Constituer l’équipe d’organisation est une priorité. Pour la 2ème Serious Game Jam des Frappé(e)s du Game à Lille, nous avons une équipe étendue de ludopédagogues : Laura Maddens et Simon Keller qui ont co-créé le Labo des Je(ux), Suzon Beaussant et Delphin Darraud qui avaient organisé une 1ère Serious Game Jam en mars 2021 à Saint-Malo. C’est d’ailleurs à cette occasion que nous avions conçu le Serious Game Planet Trustee sur le thème de la confiance ! Cette diversité de profils entre Serious Game Design, accompagnement d’innovation, coaching, formateur et ingénierie pédagogique multimédia est un vrai avantage.

A partir de cette équipe cœur, nous avons développé une équipe étendue avec d’autres facilitateurs qui accompagneront les participants le jour J autour du processus de créativité, de la convergence des idées, et du game design. Plusieurs apports théoriques flash de 15 minutes seront proposés pendant le week-end. 

Une fois l’équipe constituée, il faut trouver le lieu, en validant sa pertinence par rapport au cadre. La mise à disposition des locaux de Projexion a été un appui dans notre cas. Ensuite, il s’agit de faire rayonner l’événement. Nous avions mené un sondage en amont sur nos réseaux pour valider une date qui paraissait convenir à la majorité, et pour estimer l’intérêt pour un tel événement. Avancer avec une approche itérative permet d’identifier si l’événement va rencontrer son public et savoir si on peut s’avancer sur les dépenses.

Quand le cadre est validé, on se concentre sur l’expérience. Je suis participant à la Serious Game Jam, il est 18h et me voilà ! Que se passe-t-il alors ? Comment suis-je guidé ? Définir précisément le fil rouge de ce que l’on souhaite faire vivre aux participants à chaque instant du week-end est essentiel.

C’est à partir de ce fil rouge qu’on précise la thématique et qu’on conçoit la facette logistique. Pour pouvoir faire vivre cette expérience, qu’est-ce que cela implique comme gestion opérationnelle : transport, hébergement, programme, repas, matériel de prototypage, animations, organisation des locaux…

Disposer de retours d’expérience et de bonnes pratiques consolidées sur d’autres Serious Games Jam nous a beaucoup aidés à identifier ce qui fonctionne ou non et à bonifier celle organisée à Lille ; au global, aussi bien que dans les détails !

Pour le choix de la thématique de la création ludique, nous avons bien sûr prêté attention au fait qu’il soit impactant, interpelle les participants, puisse être traité avec différents prismes, et qu’il n’y ait pas un existant trop large de Serious Games sur le sujet.

Comment Projexion accompagne-t-elle ses clients autour des enjeux de gamification et de ludopédagogie ? 

A titre individuel et chez Projexion, on se passionne pour la ludopédagogie. On peut adresser les questionnements de nos clients et les accompagner sur toute la chaîne, avec nos consultants et également en faisant intervenir notre écosystème qui regroupe de multiples compétences complémentaires. 

En premier lieu, nos parcours de formation intègrent des Serious Games pour renforcer l’expérience vécue par les apprenants. Ensuite, nous accompagnons les organisations sur toute la conception ludopédagogique : création de Serious Games, Ingénierie pédagogique, gamification d’événement, organisation de Serious Game Jam… Nous sommes cependant convaincus que le Serious Game est un moyen : ce sont les objectifs stratégiques et pédagogiques qui vont orienter vers le dispositif le plus adéquat.

Pour conclure, c’est un vrai plaisir d’organiser cet événement en collaboration avec les acteurs de notre écosystème, et de voir l’accueil positif à son lancement. En 10 jours, les 60 places disponibles ont été réservées et des participants viennent de toute la France et même de Belgique. C’est la preuve que le sujet des Serious Games génère de plus en plus d’enthousiasme et d’engouement.